Hypersensibilité : caprice ou vérité ?

Hypersensibilité : un canari jaune dans une mine de charbon, symbole d'alerte face aux dangers invisibles.

Je le sais. Je l’ai vécu, et je le vis encore.

On nous trouve trop. Trop sensibles, trop compliqués, trop exigeants. Pas assez adaptés à un monde qui, bien souvent, nous malmène.

Depuis plus de dix ans, dans mon cabinet d’hypnothérapie à Bulle, dans le canton de Fribourg, j’accompagne des personnes qui souffrent de leur hypersensibilité. Et ce que j’observe au fil des consultations rejoint bien souvent ce que j’ai moi-même traversé.

C’est bien connu, les émotions sont parfois mauvaises conseillères.

Quand on est submergé par ce que l’on ressent, il devient difficile de prendre du recul. Nos réactions peuvent alors être disproportionnées, nos paroles dépasser notre pensée et nos comportements nous desservir.

Mais ce n’est pas parce que notre réaction est excessive que ce qui l’a déclenchée est insignifiant.

Et c’est précisément là que la distinction devient essentielle : apprendre à réguler nos émotions ne signifie pas apprendre à ignorer ce qu’elles cherchent à nous dire.

Mais ce qui me frappe le plus, c’est que même les hypersensibles finissent par porter ce jugement sur eux-mêmes et sur les autres.

J’entends des personnes dire : « Certains utilisent leur hypersensibilité comme excuse. »

Je rencontre aussi des patients qui refusent de se reconnaître dans cette fameuse « étiquette » d’hypersensible, comme si elle avait quelque chose de péjoratif. Pourtant, l’hypersensibilité est un trait avec lequel on vient au monde. Ce serait un peu comme considérer sa couleur de cheveux comme quelque chose de négatif !

Et ce qui me frappe, c’est que bien souvent, c’est justement parce qu’ils méconnaissent leur propre fonctionnement ou refusent de reconnaître leur sensibilité qu’ils se compliquent autant la vie.

Parce qu’ils ont honte.

Parce qu’ils ne veulent ni de la pitié, ni du jugement des autres.

Et peut-être aussi parce qu’à force de s’entendre dire qu’ils sont trop sensibles, ils ont fini par croire que le problème, c’était eux.

Et si le problème n’était pas que les hypersensibles ressentent trop, mais que ceux que l’on considère comme « normaux » aient appris à ne plus rien ressentir ?

Quand le corps disjoncte : une réaction excessive signifie-t-elle que le problème n’existe pas ?

Évidemment, le profil de l’hypersensibilité comporte des défis. Car même si ce trait semble jouer un rôle dans l’adaptation et la préservation de l’espèce, les personnes plus sensibles sont aussi davantage réactives à leur environnement. Cela peut les rendre plus vulnérables, notamment lorsque cet environnement leur est défavorable.

Lorsqu’on est submergé par les émotions, les stimulations sensorielles ou les tensions relationnelles, nos réactions peuvent devenir excessives ou inadaptées.

Une remarque, un bruit, une injustice ou une accumulation de petites contrariétés peuvent finir par provoquer une véritable explosion.

Et pour l’entourage, ces réactions peuvent ressembler à des caprices. Et pourtant, il y a une différence fondamentale entre un caprice et un système nerveux dépassé.

Lorsque nous sommes submergés, notre système nerveux bascule en mode survie. Nos réactions deviennent alors instinctives. Nous n’avons plus les ressources nécessaires pour prendre du recul sur ce qui nous arrive et réagir de manière adaptée.

Ce n’est pas une question de volonté. C’est un mécanisme de protection qui se déclenche lorsque notre organisme n’arrive plus à faire face.

La recherche scientifique sur la sensibilité au traitement sensoriel, notamment les travaux de Greven et de ses collègues (2019), décrit des différences individuelles dans la manière de percevoir et de traiter les informations environnementales.

Les personnes hautement sensibles peuvent être davantage affectées par leur environnement, dans ses dimensions négatives comme positives.

Il existe donc une distinction essentielle entre notre perception, notre réactivité et notre capacité à réguler nos émotions.

Et si, au lieu de chercher systématiquement à diminuer notre sensibilité, nous apprenions à mieux comprendre ce qu’elle nous signale ?

Quand ne plus souffrir signifie aussi ne plus ressentir

Pendant longtemps, j’ai rêvé de pouvoir m’anesthésier.

Ne plus ressentir chaque émotion avec autant d’intensité, être bouleversée par ce qui semblait glisser sur les autres, être constamment affectée par les tensions, les injustices ou la souffrance autour de moi.

Et puis, un jour, j’ai eu l’impression d’y parvenir.

Notamment grâce à une médication.

Mais ce que j’ai découvert m’a profondément marquée.

Je souffrais peut-être moins. Pourtant, j’avais aussi l’impression de mourir à petit feu.

La vie avait perdu sa saveur. Ses nuances. Une partie de sa beauté.

Comme si, en voulant éteindre la douleur, j’avais également éteint la joie.

Ce phénomène d’émoussement émotionnel est documenté dans la littérature scientifique concernant certains traitements antidépresseurs. Il ne touche pas toutes les personnes et les traitements peuvent aussi permettre de retrouver une vie émotionnelle plus riche.

Mais cette expérience a soulevé chez moi une question qui dépasse largement celle de la médication.

À force de vouloir supprimer ce qui nous fait souffrir, ne risquons-nous pas parfois de supprimer aussi ce qui nous rend vivant ?

Et si ce besoin de nous anesthésier révélait également quelque chose sur le monde dans lequel nous essayons de vivre ?

Handicap invisible : quand la différence suscite la suspicion

Avec mon conjoint, nous travaillons également sur les questions de neurodiversité et d’inclusion.

Nous avons eu, à plusieurs reprises, l’occasion d’entendre des commentaires qui m’ont profondément interpellée. Que ce soit dans le cadre de la scolarité de notre enfant, de nos propres parcours professionnels ou lors de nos interventions en milieu scolaire et professionnel.

Des remarques qui laissent entendre que certaines personnes utiliseraient leur hypersensibilité, leur neuroatypie ou leur handicap invisible comme excuse pour obtenir des avantages, éviter certains efforts ou bénéficier d’un traitement de faveur.

Comme si demander un aménagement, c’était chercher à en faire moins.

Comme si une difficulté devait nécessairement être visible pour être prise au sérieux.

Depuis quand faut-il prouver qu’on souffre suffisamment pour avoir le droit d’être respecté dans ses besoins ?

Cette suspicion n’est pas uniquement une impression personnelle.

Une synthèse scientifique publiée par Tomas, Ahmed et Lindsay (2022) montre combien la peur du jugement, la stigmatisation et les risques de discrimination influencent la décision de révéler ou non un handicap invisible dans le monde professionnel.

Certaines personnes préfèrent donc cacher leurs difficultés plutôt que de risquer d’être considérées comme moins compétentes ou moins méritantes.

Et c’est précisément ce que nous constatons chez beaucoup de personnes que nous accompagnons.

Elles ne veulent pas de privilèges ou de pitié. Mais tout simplement pouvoir apprendre, travailler et vivre dans des conditions qui respectent leurs besoins.

Précisons d’ailleurs que l’hypersensibilité n’est pas en elle-même un handicap. Mais les mécanismes de jugement et de disqualification que nous observons peuvent présenter des similitudes.

En Suisse, le Comité des droits des personnes handicapées de l’ONU a pointé, en 2022, d’importantes insuffisances en matière d’inclusion scolaire, notamment le maintien de structures séparées et le manque de ressources permettant une véritable inclusion dans les écoles ordinaires.

Et aujourd’hui encore, nous devons faire évoluer notre législation pour mieux garantir les droits des personnes avec notamment un handicap invisible.

Si l’inclusion allait de soi, aurions-nous encore besoin de nous battre autant pour la faire respecter ?

Les institutions publiques sont financées par la collectivité pour remplir une mission au service de la population.

Alors, lorsqu’un enfant ne parvient pas à s’intégrer dans une école ou qu’un adulte ne peut pas travailler dans des conditions adaptées à ses besoins, il me semble légitime d’interroger aussi le fonctionnement de ces institutions.

Ce n’est pas toujours à la personne en difficulté de faire davantage d’efforts.

À un moment donné, c’est aussi au système de changer.

Les hypersensibles : les canaris de notre société ?

Autrefois, les mineurs descendaient dans les mines de charbon avec des canaris.

Ces petits oiseaux étaient particulièrement sensibles à certains gaz toxiques. Lorsqu’ils montraient des signes de détresse, c’était un signal d’alarme : un danger invisible pouvait menacer les mineurs eux-mêmes.

Et personne n’aurait songé à reprocher au canari d’être trop sensible !

Cette métaphore est également associée à Elaine Aron, pionnière des recherches sur l’hypersensibilité.

Car lorsque le canari commence à suffoquer, le problème n’est pas sa sensibilité. C’est l’air de la mine.

Alors, lorsque des enfants ne supportent plus certains environnements scolaires, lorsque des adultes s’effondrent dans leur milieu professionnel ou lorsque des personnes hypersensibles réagissent à des situations que tout le monde semble trouver normales, pourquoi notre premier réflexe est-il si souvent de vouloir les rendre plus résistants ?

Pourquoi cherchons-nous à faire taire l’alarme avant même de vérifier s’il y a un danger ?

Certes, notre système d’alarme peut parfois se déclencher à tort. Nos expériences traumatiques, nos blessures ou notre hypervigilance peuvent nous faire percevoir une menace là où il n’y en a plus.

Mais cela signifie-t-il que toutes nos alarmes sont fausses ?

Un monde qui s’habitue à l’insupportable

Cette question dépasse largement le cadre de l’hypersensibilité.

Combien de personnes se lèvent chaque matin pour aller travailler dans des conditions qui les épuisent ?

Combien supportent des relations toxiques, des injustices ou des environnements qui les rendent malades parce qu’elles n’ont pas réellement la possibilité de faire autrement ?

Je pense à ces agriculteurs qui travaillent sept jours sur sept, parfois sans vacances, avec des contraintes financières écrasantes.

À ces parents qui courent du matin au soir pour nourrir leur famille.

À ces travailleurs qui savent parfaitement que quelque chose ne tourne pas rond, mais qui n’ont ni le temps ni les ressources pour remettre leur vie en question.

Alors ils tiennent.

Ils serrent les dents.

Ils s’adaptent.

Et pour continuer à fonctionner, ils apprennent parfois à ne plus trop ressentir.

Je ne les juge pas. Je crois même que cette capacité à mettre certaines émotions de côté est parfois indispensable pour survivre.

Mais que devient une société lorsque chacun apprend à supporter individuellement ce qui devrait être remis en question collectivement ?

Prenons un exemple qui me révolte particulièrement.

Nous vivons dans une société capable de produire des technologies extraordinaires. Des smartphones, des ordinateurs, des outils d’intelligence artificielle de plus en plus sophistiqués.

Et pourtant, à l’autre bout du monde, des enfants travaillent encore dans des mines pour extraire des minerais utilisés notamment dans nos industries technologiques.

Le Département américain du travail documente notamment le travail dangereux d’enfants dans l’extraction de cobalt et de cuivre en République démocratique du Congo.

Des enfants.

Dans des mines.

Pendant que nous renouvelons nos téléphones et nos appareils électroniques.

Et nous trouvons cela normal ?

Non, bien sûr. Personne ne dira que c’est normal.

Mais pourtant, que faisons-nous pour changer le monde ?

Nous nous disons tous : « À mon échelle, je ne peux rien faire. »

Et nous faisons notre possible pour ne pas être confrontés à cette vérité.

Parce que nous dépendons nous-mêmes de ce système. Parce qu’il est difficile d’y échapper. Et parce qu’il faut bien vivre.

Et parce qu’à force de nous confronter à des injustices que nous pensons ne pas pouvoir changer, nous finissons par détourner le regard.

Mais est-ce vraiment une preuve de maturité que de parvenir à ne plus être affecté par certaines réalités ?

Et lorsqu’une personne s’indigne, refuse de considérer ces situations comme inévitables ou pose des questions dérangeantes, est-elle trop sensible ?

Ou voit-elle simplement quelque chose que nous avons appris à ne plus regarder ?

Apprendre à se réguler, oui. Apprendre à tout supporter, non.

Dans mon travail d’hypnothérapeute, j’accompagne des personnes qui souffrent parfois énormément de leur sensibilité.

Certaines vivent dans un état d’alerte presque permanent. D’autres ont appris à s’effacer, à se suradapter et à ignorer leurs besoins pour ne surtout pas déranger.

Le travail thérapeutique peut les aider à comprendre leurs réactions, à retrouver de la sécurité intérieure et à distinguer les dangers réels de ceux que leur histoire personnelle leur fait parfois anticiper.

Réguler ses émotions permet de retrouver suffisamment de sécurité intérieure pour prendre du recul et réagir de manière adaptée. Ce n’est pas apprendre à se soumettre. Encore moins à supporter l’insupportable.

Le but n’est pas de devenir capable de supporter n’importe quoi sans broncher.

Le but est de retrouver suffisamment de liberté intérieure pour choisir ce que nous acceptons, ce que nous refusons et ce que nous voulons changer.

Parfois, cela signifie apprendre à réagir autrement.

Parfois, cela signifie apprendre à dire non.

Et parfois, cela signifie reconnaître qu’un environnement est réellement malsain et qu’il est temps de le quitter.

Car l’adaptation n’est pas toujours synonyme de santé.

On peut être parfaitement adapté à un environnement profondément malsain. Et l’on peut être considéré comme inadapté simplement parce qu’on refuse de s’y résigner.

Et si notre sensibilité avait quelque chose à nous apprendre ?

Je crois que nous avons collectivement développé une extraordinaire capacité à supporter l’insupportable.

Nous savons continuer à travailler malgré l’épuisement. Sourire malgré la souffrance. Faire fonctionner des organisations dont nous connaissons parfois les dysfonctionnements.

Et peut-être que cette capacité d’adaptation a aussi un prix.

Celui de notre sensibilité.

De notre indignation.

De notre capacité à nous laisser toucher par ce qui arrive aux autres.

Les hypersensibles n’ont pas toujours raison. Leur sensibilité ne leur donne pas accès à une vérité supérieure.

Mais leur difficulté à ignorer certaines souffrances ou incohérences peut parfois les conduire à exprimer ce que d’autres ont appris à taire.

Et si, au lieu de considérer systématiquement ces réactions comme des défauts à corriger, nous nous demandions aussi ce qu’elles cherchent à nous dire ?

Car le canari n’a pas besoin d’apprendre à respirer un air toxique.

Il a besoin qu’on écoute son signal d’alarme.

Alors, la prochaine fois que vous aurez l’impression d’être trop sensible, trop exigeant, trop compliqué ou inadapté, posez-vous cette question :

Est-ce vraiment ma sensibilité qui pose problème, ou suis-je en train d’essayer de m’adapter à quelque chose qui ne me convient pas ?

Et si vous appreniez à protéger votre sensibilité plutôt qu’à la combattre ?

Vous avez parfois l’impression de devoir choisir entre vous adapter aux autres et vous respecter vous-même ?

Vous avez appris à prendre sur vous, à ignorer vos limites, à dire oui alors que vous étiez déjà épuisé ?

J’ai créé la formation « Je protège mon énergie » pour vous aider à comprendre les mécanismes de la surcharge, à reconnaître vos signaux d’alarme et à poser vos limites avant d’être à bout.

 

Parce que vous n’avez pas besoin d’apprendre à respirer un air toxique. Mais vous pouvez apprendre à protéger vos ressources, sans renoncer à votre sensibilité.

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Références scientifiques et documentaires

  1. Greven, C. U., et al. (2019). Sensory Processing Sensitivity in the context of Environmental Sensitivity: A critical review and development of research agenda. Neuroscience & Biobehavioral Reviews, 98, 287–305. https://doi.org/10.1016/j.neubiorev.2019.01.009
  2. Tomas, V., Ahmed, H., & Lindsay, S. (2022). Unravelling the Complexities of Workplace Disclosure Among Persons with Non-Visible Disabilities and Illnesses: A Qualitative Meta-Ethnography. Journal of Occupational Rehabilitation, 32, 538–563. https://doi.org/10.1007/s10926-022-10023-0
  3. Price, J., Cole, V., & Goodwin, G. M. (2009). Emotional side-effects of selective serotonin reuptake inhibitors: qualitative study. British Journal of Psychiatry, 195(3), 211–217. https://doi.org/10.1192/bjp.bp.108.051110
  4. Comité des droits des personnes handicapées, ONU (2022). Observations finales concernant le rapport initial de la Suisse. CRPD/C/CHE/CO/1. https://docs.un.org/fr/CRPD/C/CHE/CO/1
  5. U.S. Department of Labor (2024). Findings on the Worst Forms of Child Labor: Democratic Republic of the Congo. https://www.dol.gov/agencies/ilab/resources/reports/child-labor/congo-democratic-republic-drc
  6. Elaine Aron : métaphore du canari dans la mine, attribution historique mentionnée dans la littérature et les entretiens sur l’hypersensibilité ; source primaire exacte à confirmer avant publication.